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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 12:42

 

Awash_river.jpg


 

L

 

a rivière Awash coule dans la vallée du grand Rift avant d’aller se jeter dans le lac salé Abbé dans le pays Afar de Djibouti dont les rives sont bordées de cristaux de sel et sur lequel on peut admirer des colonies de flamants roses.

En fin d’après midi le spectacle devient lunaire et c'est sans doute pour cela que le lac Abbé a inspiré le réalisateur de "La planète des singes".

Mais c’est dans la région de Hadar, au nord-est de l’Éthiopie au bord de la rivière Awash que le premier fragment du fossile de Lucy fût repéré par Donald Johanson le samedi 30 novembre 1974.

Yves Coppens a consacré une partie de sa vie à l’étude des restes de cette jeune Australopithecus afarensis datés de 3,4 millions d’années qui révolutionna notre vision de l’origine de l’homme en révélant déjà une marche bipède.

Depuis l’aventure de l’homme moderne, bien que faisant encore aujourd’hui l’objet de conjectures chez les anthropologues, semblait apparaître comme une série d’évolution linéaire depuis l’Homo Habilis, celui qui semble notre plus vieil ancêtre avec ses 3 millions d’années, en passant par l’Homo Erectus a qui l’on doit la découverte du feu et de la cuisson des aliments qui ont joué un si grand rôle dans le développement du cerveau.

Il émigra de son berceau africain une première fois vers l’Asie il y a 2 millions d’années puis vers l’Europe un million d’années plus tard.

Ce n’est qu’en 2005 que les deux crânes, découverts en 1967 dans la vallée de l’Omo le long du rift éthiopien, ont permis de prétendre que l’homme moderne serait apparu il y a environ 200 000 ans.

L’histoire paraissait celle de l’émergence d’une espèce bénie des Dieux qui allait se rependre sur la terre à partir de cette origine commune africaine comme l’homme de Cro-Magnon qui vivait il y a 40 000 ans en Dordogne.

Depuis la génétique moderne a permis de rechercher le plus récent ancêtre patrilinéaire commun c’est à dire l'homme de qui tous les chromosomes Y des hommes vivants descendent.

En 2011, l’équipe de généticiens des populations dirigée par Fulvio Cruciani a calculé que le plus récent ancêtre patrilinéaire commun daterait d'environ 140 000 années.

L’histoire rejoignait en quelque sorte la bible en nous faisant tous descendre d’un Adam génétique unique. Il existe aussi une Eve mitochondriale.

La chose paraissait entendue jusqu’à ce qu’on analyse l’ADN d’un certain Albert Perry, citoyen américain décédé d’origine africaine, et que l’on découvre qu’il descendait d’une lignée qu’il fallait faire remonter jusqu’à 338 000 ans pour découvrir un ancêtre commun avec notre Adam génétique.

Les recherches ont permis d’identifier qu’Albert Percy partageait le même héritage génétique que les Mbo, un peuple bantou d’Afrique centrale, vivant dans le sud-ouest du Cameroun.

Mais, il y a 338 000 ans, l’homme moderne n’existait pas !

La belle histoire de l’homme moderne, évolution ultime d’une sélection naturelle linéaire, semble bien devoir être abandonnée pour un roman plus passionnant et plus touffu fait de croisements successifs, résultats du hasard de rencontres entre des espèces proches vivant dans les mêmes niches écologiques.

Ces frasques paléontologiques auraient finalement donné Homo Sapiens triomphateur de ces infidélités multiples.

Cette hypothèse est corroborée par le fait qu’on trouve aussi dans notre patrimoine génétique des traces de l’Homme de Neandertal.

Nous voilà donc avec une aventure plus complexe où l’homme moderne aurait cohabité avec d’autres espèces d’hominidés dont la disparition reste aujourd’hui un mystère même si des chercheurs de l'Institut d'anthropologie cognitive et évolutive à l'Université d'Oxford supposent que les gros yeux du Néandertalien auraient laissé moins de place au développement des fonctions cognitives et précipitaient ainsi leur disparition.

Comme quoi il vaut mieux ne pas avoir les yeux plus grands que son cerveau…


Patrice Leterrier

17 mars 2013

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 09:16

 

mammouth.jpeg

 

Q

 

uel rapport entre la découverte sur le site de fouille gallo-romain de Changis-sur-Marne d’un squelette étonnamment complet de mammouth laineux, ayant vécu entre 200.000 et 50.000 ans avant notre ère et la pièce "Troubles dans la représentation", d’Aline César ?

Rien à priori sauf peut-être cette petite phrase prononcée par l’acteur Malik Faraoun jouant le rôle de l’homme cobaye "Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la décoration d’intérieur et les enfants au parc, et des femmes bâties pour trépaner le mammouth, faire du bruit et des embuscades".

Trépaner le mammouth c’est justement ce que faisait probablement des hommes et des femmes néandertaliens puisqu’on a retrouvé prés des ossements du pachyderme, une "pointe Levallois", une pierre taillée utilisée par les Néandertaliens du paléolithique moyen pour dépecer leurs proies.

La pointe levallois , qui doit son nom au site des carrières de Levallois-Perret, se caractérise par une méthode de débitage de silex décrite dès la fin du XIXe par Victor Commont.

Il est encore trop tôt pour savoir si l’animal s’est embourbé tout seul ou s’il a été chassé par des hommes et on ne saura certainement jamais si cette hypothétique chasse impliquait des femmes néandertaliennes d’autant qu’il a été longtemps admis que les femmes tenaient des rôles subalternes dans les sociétés primitives.

L’idée d’une différence qualitative entre le cerveau de l’homme et celui de la femme a d’ailleurs la vie dure depuis que le célèbre anthropologue Pierre-Paul Broca, affirmait (page 15 de sa communication "Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races") : "Il est donc permis de supposer que la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle", idée largement admise de son temps comme celle de race supérieure et de race inférieure.

Aujourd’hui les clichés pseudo-scientifiques prétendument preuves de la différence de capacités intellectuelles entre des hommes et des femmes s’effondrent les uns après le autres même si le rôle des hormones sexuelles sur le cerveau en développement est indéniable et que certains chercheurs affirment encore que des différences anatomiques et fonctionnelles réelles existent en particulier dans les zones concernant le langage, la mémoire, la vision, les émotions, l’audition et le repérage spatial.

Mais il faut aussi souligner que les variations entre les capacités intellectuelles individuelles sont bien plus importantes que celles supposées exister entre les hommes et les femmes et que l’incroyable plasticité cérébrale et la pression des traditions rend quelque peu caduques des affirmations génériques sur des différences d’origine biologiques.

Sur une vidéo mise en ligne par universcience.tv, Catherine Vidal, neurobiologiste à l'Institut Pasteur, et Françoise Héritier, anthropologue au Collège de France, démontent magistralement les fausses évidences de la différence entre les capacités intellectuelles des hommes et des femmes, redonnant aux préjugés culturels leurs rôles dans les disparités pour ne pas dire les inégalités qui conduisent aux "différences" constatées entre hommes et femmes dans les matières scientifiques en particulier.

Catherine Vidal rappelle que "l'imagerie cérébrale montre l'importance de la variabilité individuelle qui dépasse largement la variabilité entre les sexes. Rien d'étonnant puisque 90 % des circuits de neurones se forment après la naissance. Il en résulte donc que personne ne possède exactement le même cerveau, y compris les vrais jumeaux. "

Qui peut encore par exemple sérieusement affirmer que le rose est associé aux femmes parce qu’elles avaient le rôle de cueilleuses des fruits mûrs ?

On a longtemps prétendu que les femmes seraient multitâches parce que leur corps calleux était soi-disant plus épais mais des études récentes infirment cette affirmation sexuée.

Si on arrêtait de convaincre les petites filles, dès la plus tendre enfance, qu’elles ne sont pas faites pour la géométrie on en finirait avec cette tarte à la crème qui veut qu’elles soient peu douées pour le repérage spatial.

Bien d’autres lieux communs courent sur les femmes intuitives et les hommes rationnels, les femmes fidèles et les hommes volages et d’autres stupidités résumées dans l’affirmation les hommes viennent de Mars les femmes de Vénus.

Oublions donc ces fausses évidences dans lesquelles se vautrent certains journalistes en mal (sans jeu de mots) de sujet.

D’ailleurs comment définir ce qui différencie l’homme lui-même des autres animaux quand un corbeau réfléchit avant d’agir, un éléphant parle le coréen et se reconnaît dans un miroir, un beluga dialogue avec ses dresseurs, des corneilles savent reconnaître une présence derrière eux ou toutes les capacités cognitives et émotionnelles que l’on découvre au fur et à mesure chez nos cousins les grands singes.

Et que dire des différences avec de possibles aliens vivant sur la planète HD 40307 g potentiellement habitable et située à quelques 42 années-lumière de la terre dans la constellation du peintre ?

Peut-être l’humour et l’autodérision font-ils partie des dernières capacités cognitives propres à l’espèce humaine mais à voir le sourire narquois de certains de nos proches cousins on peut quelquefois en douter ?

 

Patrice Leterrier

9 novembre 2012

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 13:18

Colere.jpg


M

ichel Alberganti cite une étude de James McNulty, psychologue de l’université de Floride, qui "prend à contre pied une tendance dans la recherche qui, au cours des dernières années, a favorisé une approche positive de la psychologie assurant que le pardon, l’optimisme et la gentillesse pouvaient améliorer les relations".

Qui n’a pas vécu, au moins une fois dans sa vie, une situation d’humiliation, de moquerie à son égard, de maladresse alors que la nécessité sociale (lien hiérarchique par exemple) nous obligeait à "rentrer" un mouvement naturel de colère ?

Le souvenir en reste gravé souvent à jamais et le ressentiment envers la (ou les) personne(s) impliquée(s) profond.

Mais je ne suis pas sûr qu’il faille opposer pour autant pardon et colère comme semble le faire l’auteur de l’étude.

N’a-t-on pas l’intuition que ce qu’il y a de pire c’est cette incapacité de combattre ce traumatisme, ce sentiment de honte, de rage, de dégout qui nous ronge, nous détruit et se traduit parfois par une «colère rentrée» que l’on retourne souvent contre soi parce qu’on a été incapable de l’exprimer ?

Le proverbe dit "on ne peut pas mettre le vent en cage".

La peur et la colère (d’autres sentiments comme la joie, la tristesse) font partie de l’héritage de notre cerveau reptilien.

Ils ont été sélectionnés au cours de l’évolution parce qu’ils étaient utiles pour la pérennité de notre espèce.

Chercher à contenir à tout prix sa colère, à pardonner sous le coup ne peut souvent que renforcer la blessure endurée et ajouter un peu plus de frustration du fait de cette épreuve que l’on cherche à s’imposer.

"L'esprit règne, mais ne gouverne pas", écrivait Paul Valéry.

C’est probablement une des limites des approches de "pleine conscience" préconisées par Christophe André s’opposant à "des innombrables thérapies plus ou moins sauvages encourageant les patients à exprimer de manière parfois violente (comme dans le cri primal) leurs émotions présentes, ou autrefois refoulées".

Il y a cependant un malentendu sur la notion d’accueil de ses émotions préconisée dans cette nouvelle forme de méditation.

Comme le précise Christophe André, il ne s’agit ni d’adhérer à son ressenti du point de vue "jugemental", pouvant conduire à une escalade de dévalorisation personnelle, ni de l’écarter de sa conscience mais bien du maintien de l'attention dans l'instant présent (sans juger, ni anticiper, ni ruminer).

A l’inverse de l’acceptation de la colère, le pardon morbide dont parle Boris Cyrulnik (qui consiste par exemple à s’attacher à l’auteur d’une agression) n’aide pas à la reconstruction d’une identité mais au contraire maintient la personne dans son traumatisme.

Le célèbre psychiatre indique que l’acte de pardonner fait partie du processus de reconstruction de sa vie après un traumatisme, mais il précise que l’on ne le peut pas forcément.

Notre culture judéo-chrétienne donne au pardon un statut de "norme éthique" alors qu’il semble plus important d’apprendre à vivre avec ses traumatismes sans s’imposer ce "rituel" du pardon.

"Tendre l’autre joue" participe à un processus de dévalorisation personnelle (je mérite les punitions que je subi) ou à une sorte de tendance schizophrène consistant à "chosifier" l’autre puisque ses coups ne m’atteignent pas.

Alors une bonne colère bien exprimée sans violence physique permet peut-être de diminuer dans l’instant l’impact du traumatisme et donc d’arriver plus facilement à un éventuel pardon réparateur ou du moins à une acceptation de son traumatisme.

Encore faut-il que la dite colère soit "justifiée" et proportionnée et ne crée pas en retour chez celui qui la subit un ressentiment voire une colère conduisant à une dangereuse escalade.

Encore faut-il aussi que cette colère n’ait pas l’effet inverse c'est-à-dire ne fasse que renforcer le traumatisme en l’enkystant parce qu’il se trouve associer à un état émotionnel fortement négatif.

Exprimer plus librement ses émotions peut être parfois certes nécessaire mais réhabiliter sans condition la colère n’est sans doute pas souhaitable dans un monde où la promiscuité est si grande et où une des conditions de la vie en commun paisible est tout de même l’acceptation de l’autre, les vertus indispensables de l’altérité et de la tolérance.


Patrice Leterrier 

12 août 2012

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4 août 2012 6 04 /08 /août /2012 19:03

homme_femme_dos.jpg

S

imone de Beauvoir affirmait "on ne nait pas femme, on le devient".

Cette pression idéologique douce du mouvement féministe affirmant qu’il n’existe pas de différence entre les sexes pourrait-elle expliquer que ce domaine soit aussi peu exploré en France ?

Et pourtant les femmes ne se distinguent pas des hommes uniquement par leurs seins, leurs utérus et leurs ovaires ni même leur espérance de vie supérieure en moyenne de 7 ans (en France) mais par bien d’autres aspects de leurs aptitudes et comportements.

En cas de lésion cérébrale, les femmes récupèrent plus vite et souffre moins d’aphasie.

Les femmes se réveillent prés de deux fois plus vite que les hommes d’une anesthésie générale.

L’autisme touche plus les hommes que les femmes.

Elles sont par contre deux à trois plus susceptibles d’être touchées par la sclérose en plaques.

Pendant leurs règles les femmes traitent les informations visuelles préférentiellement avec leur hémisphère gauche (elles se comportent alors comme des hommes) tandis qu’après l’ovulation, lorsque les concentrations hormonales augmentent, les deux hémisphères participent de façon équilibrée au traitement de l’information sous l’influence prépondérante de la progestérone.

La ménopause rétablit en quelque sorte l’égalité homme-femme dans le traitement des informations sauf bien sûr en cas de traitement par des hormones de substitution.

Mais la simplification qui consiste à qualifier l’hémisphère droit comme celui des émotions et le gauche comme celui du langage doit être nuancée car les pics d’activités que l’on voit avec l’IMRf ne sont que le sommet d’un iceberg cérébral beaucoup plus complexe puisque les deux hémisphères collaborent en permanence.

Il faut aussi être prudent sur ces tests cognitifs qui semblent dire que les femmes réussissent mieux quand il s’agit d’évaluer la vitesse de perception, la coordination des mouvements de précision et le langage alors que les hommes se distinguent lorsqu’il s’agit de problèmes de constructions spatiales, de la vision dans l’espace et du raisonnement. Ces différences ne créent en aucun cas une hiérarchie.

Inutile de pavoiser et de sombrer dans un machisme déplacé messieurs parce que les neurologues danois Bente Pakkenberg et Hans Gundersen ont estimé que le cortex féminin contient 3,5 milliards de neurones en moins que celui de l’homme.

Calmez-vous ! Cela représente entre 3 et 4% du total et surtout il n’y a aucune raison de penser que nos capacités cognitives soient uniquement liées au nombre de neurones (quoique … J ) !

Le quotient intellectuel (mesure-t-il l’intelligence ?) n’est pas fonction du poids du cerveau ni du sexe et nos capacités cognitives semblent plus être fonction du nombre de connexions que du nombre de neurones.

Un peu comme l’"intelligence" d’un ordinateur dépend plus du nombre d’interfaces entres ses différents programmes fonctionnels que de la taille de sa mémoire vive.

Même si les neurologues ont trouvé que quelques amas de neurones de l’hypothalamus sont de tailles très différentes entre l’homme et la femme (cette zone participe au contrôle du système hormonal et influe sur le comportement sexuel et la reproduction) ;

Même si les zones postérieures du corps calleux ont des activités électriques plus importantes chez la femme permettant probablement une meilleure communication des hémisphères ;

Même si les hémisphères de la femme se ressemblent plus que ceux de l’homme qui sont nettement plus asymétriques permettant de traiter des informations plus rapidement alors que les hémisphères identiques de la femme la rendent moins vulnérable à des lésions.

Malgré ces différences et d’autres, ne perdons pas de vue que les écarts entre les personnes dépassent souvent largement les valeurs statistiques entre les hommes et les femmes.

Sans aucun doute le cerveau de l’homme et celui de la femme sont différents.

Ces différences concernent le langage, la mémoire, la vision, les émotions, l’audition et le repérage spatial et la réponse cérébrale aux hormones du stress.

Elles seraient dues partiellement à des raisons anatomiques innées mais aussi à l’influence des hormones et de l’éducation sur l’épigénèse.

Les hommes ne viennent pas plus de Mars que les femmes de Vénus mais il serait stupide de prétendre qu’il n’y ait pas de différence entre nos cerveaux respectifs.

Enfin tordons le cou à une légende : les hommes ne sont pas plus agressifs que les femmes dans le couple. Ils sont simplement beaucoup plus dangereux à cause de leur supériorité physique.

Le mâle est incontestablement plus belliqueux que la femelle chez les mammifères à une exception près : l’hyène tachetée (ou rieuse) femelle est plus agressive que le mâle mais elle présente une plus grande concentration de testostérone dans le sang que son compagnon.


Patrice Leterrier 

4 août 2012

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 14:19
la-raison

Q

ue l’on parle du réchauffement climatique, du nucléaire, des OGM, notre société post industriel est confrontée à des problèmes de plus en plus complexes, exigeant des solutions de compromis sur le long terme.

Des spécialistes de multiples disciplines doivent se livrer à des longues analyses rigoureuses fondées sur l’accumulation de preuves et le raisonnement pour dégager des consensus.

Mais pourquoi donc les scientifiques n’arrivent-ils pas à faire partager leurs visions aux populations sur des sujets aussi importants ?

Pourquoi, par exemple, malgré l’accumulation d’évidences, les citoyens américains sont-ils plus divisés que jamais sur la question du réchauffement climatique et de ses conséquences ?

Kant aurait-il eu tort d’affirmer que nous entrions dans le troisième âge de la raison, celui de "l’émancipation de la conscience humaine d’un état immature d’ignorance et d’erreur" ?

Certains scientifiques sont désarmés devant leur incapacité à convaincre à coup de chiffres, de statistiques, de raisonnements rivalisant pourtant de clarté et de rigueur.

Ils attribuent l’entêtement de leurs interlocuteurs à leur incapacité à interpréter les chiffres et à leurs "limites" intellectuelles, ce qui les dispense d’ailleurs de s’interroger sur eux-mêmes.

Pourtant parmi les plus virulents détracteurs du réchauffement climatique on trouve d’authentiques scientifiques dont on ne peut douter des capacités à comprendre et à interpréter des argumentations chiffrées.

Une récente étude parue dans nature.com montre que le facteur le plus explicatif des croyances des américains dans le domaine du réchauffement climatique n’était ni le niveau socioculturel ni leur capacité à interpréter des données chiffrées mais bien leur appartenance à des groupes culturels qualifiés de "communautaristes égalitaires" ou d’"individualistes hiérarchiques", ce qui correspond presque traits pour traits, aux Démocrates et aux Républicains.

Le raisonnement argumentatif servirait plus à renforcer les croyances, à défendre le consensus tribal et l’identité du groupe.

Un consensus externe assorti de toutes ses preuves ne peut ébranler les convictions s’il risque de mettre en cause la cohésion du groupe.

Plus la conviction est forte et participe à l’identification au groupe, plus les faits seront utilisés pour renforcer les croyances quand bien même les évidences seraient en contradiction avec elles.

Le besoin d’appartenir à un groupe partageant sa vision du monde résiste à tous les coups de boutoir que la raison pure peut lui infliger.

Les comportements favorisant la cohésion des groupes ont été sélectionnés par l’évolution parce qu’ils en favorisaient la survie. 

La cognition humaine, qui dicte nos comportements sociaux, fonctionnerait en deux phases : d’abord nous utiliserions inconsciemment pour nous faire une opinion toutes sortes de raccourcis mentaux s’appuyant sur nos croyances et des repères émotionnels, traces de nos expériences et ensuite nous nous servirions méthodiquement de nos capacités de raisonnement, plus lentes parce que conscientes et délibérées, pour rationaliser nos pensées.

Comme l’écrit Ambroise Bierce dans le dictionnaire du diable "le cerveau est seulement l’organe avec lequel nous pensons que nous pensons".

La prise en compte de ces mécanismes ouvrira-t-elle la voie à une communication plus efficace entre la communauté scientifique et les citoyens ?

On peut l’espérer pour peu que les scientifiques, ou du moins les communicateurs, descendent de leur piédestal rationnel.

Il faudrait qu’ils s’efforcent de créer un climat de délibération sereine de sorte que les données scientifiques n’apparaissent plus comme des menaces pour les valeurs fondamentales défendues par les groupes.

Il faudrait aussi que les papes de l’opinion renoncent un peu à l’infaillibilité de leurs croyances.

Vaste programme comme disait Charles de Gaulle !


Patrice Leterrier 

4 juin 2012

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 11:55

babouin.jpg


C

ertains d’entre vous connaissent et apprécient la beauté sauvage des calanques qui s’enfoncent dans les falaises calcaires séparant Marseille de Cassis.

Il n’est pas exclu que la proximité de ces merveilles de la nature associée au ciel bleu de Provence soit un facteur favorable pour réunir à Marseille des équipes de chercheurs talentueux comme le psycholinguiste britannique Jonathan Graigner et son compère le français Joël Fargot.

Ce dernier est le concepteur d’une plateforme innovatrice qui permet à un groupe de babouins en semi-liberté de participer à des expériences concernant leurs capacités cognitives en toute liberté. Joël Fagot résume l’objectif de la plateforme "Le principe est simple. Il repose sur le volontariat: les singes exécutent les tâches que nous leur soumettons quand ils en ont envie."

L’expérience mise en place par Jonathan Graigner sur cette plateforme consiste à essayer que les babouins fassent la différence entre des configurations de lettres ayant une signification en anglais (comme stop, spot, pots, post, tops) et des arrangements sans signification au sens d’être susceptible de procurer des graines de nourritures.

Le meilleur élève de la classe un babouin nommé Dan a ainsi appris volontairement à distinguer plus de 300 mots après 50 000 essais.

On connaissait déjà les nombreuses expériences visant à faire parler les primates comme celles faites avec le célèbre bonobo Kanzi, maintenant âgé de 31 ans, qui maitrise 1000 mots sans pour autant dépasser les compétences langagières d’un enfant de 3 à 4 ans.

Ces expériences sont tout à fait différentes d’abord parce qu’elles ne consistent pas en une immersion forcée dans un environnement humain où il est difficile de faire la part des choses entre le dressage et l’apprentissage ensuite parce que l’objectif est moins global puisqu’il s’agit de rechercher les origines de la reconnaissance de formes et de la capacité d’association de formes.

Il faut cependant rester prudent sur l’interprétation de ces expériences car rien ne dit qu’il ne s’agisse pas uniquement d’une reconnaissance sans association à un sens linguistique c'est-à-dire à un concept abstrait représenté dans le cerveau par une image, une histoire, des émotions, etc.

Cela semble cependant démontrer que la reconnaissance des mots, une faculté prérequise à la lecture, n’est pas le propre de l’homme.

D’autres expériences menées par un autre chercheur de l’équipe, Arnaud Rey, indiqueraient que les babouins sont capables d’assembler des éléments de phrases ce qui dément la théorie du célèbre linguiste Noam Chomsky qui pensait que seul l’homme avait la capacité à emboîter entre elles de manière infinie des structures linguistiques.

Il est également intéressant de rapprocher ces résultats des travaux de Stanislas Dehaene sur les mécanismes de l’apprentissage de la lecture et les méfaits de la méthode globale.

D’après Jonathan Grainger l’apprentissage des babouins passe bien par le passage du graphème au phonème c'est-à-dire la reconnaissance des associations de lettres et de leurs positions dans le mot ce qui correspond aux travaux de Stanislas Dehaene sur l’apprentissage de la lecture chez l’homme.

Elle démontre donc que cette première phase de la lecture n’est ni linguistique ni spécifiquement humaine. Pour citer Jonathan Grainger il s’agit "d’une compétence liée à une capacité à identifier n’importe quel objet visuel à partir des parties de l’objet et des relations de ses parties entre elles".

La deuxième question est celle de la compréhension c'est-à-dire la capacité linguistique d’associer un sens à un mot et plus encore d’associer du sens à une phrase sur laquelle l’expérience n’apporte évidemment pas de réponse.

Il semble cependant, jusqu’à preuve du contraire, qu’il s’agisse d’une spécificité d’homo sapiens puisque l’homme de Neandertal a disparu et qu’il paraît donc difficile de l’interviewer.


Patrice Leterrier 

16 Avril 2012

 

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 17:04

pigeon-migrateur.jpg

L

e dernier pigeon migrateur américain était une femelle qui s’appelait Martha. Elle est morte le 1er septembre 1914, à 1 heure du matin, au zoo de Cincinnati.

Le nombre d’espèces qui disparaissent ne cesse d’augmenter.

Les prochaines disparitions ne portent pas sur des millénaires mais concernent les décennies à venir.

L’action de l’homme sur son écosystème est redoutable.

La surexploitation des océans, la déforestation massives, la chasse des animaux non seulement pour la viande mais pour le cuir, la fourrure, les dents, les écailles, les plumes ou encore la graisse des baleines pour fabriquer des vêtements, des bijoux ou des produits de cosmétique menacent des milliers d’espèces.

Nous nous apprêtons à vivre dans un monde ou le beluga, le bonobo, le gorille des montagnes, l’ours polaire, le tigre de Sumatra, le rhinocéros et bien d’autres rejoindront le dronte de Maurice (plus connu sous le nom de Dodo) disparut à la fin du 17ème siècle et le dauphin de Chine déclaré disparut en 2007.

Nous sommes plus de 7 milliards d’humains et nous sommes capables grâce à nos technologies non seulement d’aller explorer l’espace, de  rallonger sans cesse l’espérance de vie de nos semblables, d’éradiquer des maladies, de faire des miracles pour réparer nos corps mais hélas également de laisser plus d’un milliard d’êtres humains victimes de la faim et de modifier aveuglement notre écosystème.

Nous sommes responsables de la disparition du pigeon migrateur américain, du dauphin de Chine et de plein d’autres espèces mais aussi du trou dans la couche d’ozone qui nous protège et nous brûlons des milliards de tonnes de combustibles fossiles en rejetant des milliards de mètres cubes de CO2 dans l’atmosphère.

Personne de scientifiquement sérieux ne peut nier que le réchauffement climatique se fait actuellement à un rythme n’ayant aucune  commune mesure avec un phénomène naturel et personne de vraiment objectif ne peut nier le rôle de l’homme dans ce phénomène (consensus à plus de 97% selon une étude sur la crédibilité des experts climatiques).

Chaque année nous ajoutons une couverture de plus sur le lit déjà assez chaud de notre planète et la question qui reste ouverte est uniquement de savoir combien de temps cela prendra-t-il pour dérégler irrémédiablement le climat qui se trouve – chacun peut le constater – déjà bien perturbé ?

Bien sûr vous pouvez trouver sur internet et dans des publications pseudo-scientifiques des picoreurs de chiffres qui se livrent à des tours de passe passe pour nier ces faits avérés.

Vous pouvez aussi trouver des écrits qui nient la théorie de l’évolution, qui annoncent la fin du monde proche, qui prétendent que le 11 Septembre est l’œuvre d’un complot, que l’homme n’a jamais mis les pieds sur la lune, etc…

Il n’empêche que la démarche scientifique consiste toujours à trouver les explications qui collent le mieux avec les faits constatés et que, jusqu’à preuve du contraire, c’est cela qu’on appelle la vérité scientifique.

A l’épreuve de la démarche scientifique rien d’autre que l’action de l’homme ne peut expliquer le brutal et constant réchauffement de la planète que nous observons aujourd’hui.

Bernard Baruch disait "Tout homme a le droit d’avoir son opinion mais aucun homme n’a le droit de se tromper sur les faits qu’il rapporte".

Alors les exégèses sur la forme de telle ou telle courbe de températures, qui échauffent le web, seraient franchement ridicules si elles n’étaient le prétexte à discréditer l’approche des spécialistes du climat et à semer le doute dans l’esprit du public.


Patrice Leterrier 

21 février 2012

 

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:42

souvenir-2.jpg


P

eut-être avez-vous en mémoire un souvenir de votre prime jeunesse dont vous ne savez plus s’il est la trace de votre vécu ou la réminiscence bien arrimée d’événements que l’on vous a tellement racontés dans votre enfance que vous avez fini par vous l’approprier comme un souvenir personnel ?

Après les attentats du 11 septembre, une équipe de psychologues, dirigée par William Hirst et Elizabeth A. Phelps, a interrogé plusieurs centaines de personnes sur leurs souvenirs de cette terrible journée.

Un an après le terrible événement, plus d’un tiers des personnes interrogées avait modifié leur récit de leurs souvenirs de ce drame.

Mieux encore, 3 ans après, ils étaient plus de la moitié à changer de version et certains avaient même modifié l’endroit où ils se trouvaient au moment des faits.

Bien sûr, on connaissait depuis longtemps le caractère subjectif des témoignages qui peuvent fluctuer de façon considérable d’une personne à une autre, mais il était plus ou moins admis que les souvenirs, notamment ceux chargés d’un forte composante émotionnelle, s’imprimaient de manière presqu’indélébile dans notre mémoire justifiant l’expression "je m’en souviens comme si c’était hier !".

Les découvertes faites par Karim Nader, Glenn Shafe et Joseph LeDoux ont montré qu’en fait les souvenirs ne sont pas stockés comme dans un ordinateur sur une mémoire statique en charge de les retenir mais reconstruits chaque fois que nous les rappelons et que cette reconstruction modifie en retour les éléments dispersés dans le cerveau qui ont conduits à évoquer le souvenir.

Nous modifions inconsciemment nos souvenirs en les rappelant notamment parce que les conditions dans lesquelles se manifestent le souvenir n’ont plus grand-chose à voir (et c’est souvent heureux) avec celles qui prévalaient au moment où nous avons vécu l’événement.

Cette découverte n’expliquerait pas le mécanisme de fabrication du souvenir si Todd C. Sacktor,Professeur de physiologie, de pharmacologie et de neurologie au Sunny Dowstate Medical Center de New York n’avait découvert que la protéine kinase C appelé PKMzeta jouait un rôle fondamental dans la fabrication des souvenirs.

Plus encore, dans des expériences menées sur les rats, T. Sacktor et ses collègues ont réussi à renforcer ou au contraire à effacer le souvenir d’expériences en stimulant ou au contraire en inhibant l’effet de cette protéine.

Ce qui paraît le plus fascinant dans les travaux des chercheurs c’est cette capacité d’effacer des souvenirs (en l’occurrence désagréables pour les muridés) par simple inhibition de la protéine PKMzeta.

Cette découverte laisse entrevoir des espoirs thérapeutiques pour le traitement de personnes victimes de chocs post-traumatiques mais également pour d’autres pathologies comme les troubles obsessionnels compulsifs ou encore les toxicomanies largement alimentées par des souvenirs envahissants.

On peut aussi frémir d’effroi en imaginant un monde où les individus ne pourraient plus disposer librement de leurs souvenirs.

Bien sûr on est encore loin des expériences de laboratoire à des pilules "effaceuses" de la mémoire mais une fois de plus on voit que la dimension éthique est indissociable de la recherche scientifique.


Patrice Leterrier 

20 février 2012

 

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 21:19

autisme.jpg

S 

ur son blog, Pierre Barthélemy s’inquiète de la croisade antiscience qui fait rage aux États unis avec des attaques dans le camp républicain contre la théorie de l’évolution darwiniste, la réalité et les causes du réchauffement climatique, la vaccination,…

Cette offensive de l’obscurantisme rappelle es pires moments de l’inquisition et la condamnation de Galilée

Bien que le lobbyisme des créationnistes, des climato sceptiques ou des adversaires de la vaccination soit moins puissant en France qu’aux États unis, l’exception française dans le domaine de l’antiscience se manifeste dans le conflit qui oppose les neurologues et psychologues cognitivo-comportementalistes aux psychanalystes dans le traitement de l’autisme en France.

Alors même que le premier ministre François Fillon déclarait le 20 Décembre 2011 l’autisme grande cause nationale en 2012 précisant qu’"en faisant de l'autisme la Grande cause nationale 2012, le Premier ministre souhaite sensibiliser les Français à la nécessité de lutter contre les préjugés qui l'entourent encore trop souvent", deux événements récents ont marqué l’actualité de ce sujet douloureux qui touche au moins 100 000 personnes en France.

·    D’une part le jugement du Tribunal de Grande Instance de Lille qui a donné raison aux trois psychanalystes lacaniens qui avaient porté plainte contre Sophie Robert, réalisatrice du documentaire "Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme" jugeant que les extraits de leurs interviews "portent atteinte à leur image et à leur réputation en ce que le sens de leur propos est dénaturé".

Il est dommage que la lecture complète du jugement disponible sur internet fasse effectivement apparaître des coupures et inversions qui changent la nature des propos des psychanalystes interviewés alors même qu’il n’était pas nécessaire de se prêter à ce genre de manipulation pour éclairer les spectateurs sur l’inefficacité de certaines pratiques psychanalytiques dans le traitement de l’autisme et sur l’obscurantisme et le langage abstrait déconnecté de la réalité scientifique des tenants de l’école lacanienne.

La réalisatrice a fait appel mais ceux qui ont vu le film dans son intégralité sur internet, avant son interdiction, peuvent regretter que ne puissent pas être dénoncées les pratiques incantatoires, culpabilisatrices et sectaires de certains psychanalyses qui continuent à considérer l’autisme comme une psychose dont l’origine est à chercher dans la relation mère-enfant alors que la science a tranché et qu’il ne fait plus aucun doute qu’il s’agit d’un trouble du développement neurologique.

·    D’autre part le désaveu de la haute autorité de santé qui dans les termes prudents, qui sont les siens, indique dans un rapport à paraître le 6 mars que la psychanalyse est à classer dans les "interventions globales non recommandées" pour le traitement de l’autisme et notamment la pratique contestée du packing.

Le rapport n’est pas encore sorti mais on peut espérer que le lobbying des psychanalystes, dont on connaît la puissance en France, ne fera pas retirer cette recommandation.

Certes tous les psychothérapeutes (y compris une bonne partie des psychanalystes) ne s’enferment pas dans cette attitude sectaire qui consiste à opposer les méthodes analytiques et les approches comportementales et cognitives.

Certes aucune approche ne peut aujourd’hui afficher de manière indiscutable la preuve d’une efficacité universelle même si certaines approches comportementales ont à leur actif des résultats incontestables.

Espérons que ce désaveu puisse faire sortir la psychiatrie française de l’ornière psychanalytique pour enfin s’attaquer à cette grande cause nationale qu’est l’autisme.

Déjà largement ébranlée par le "livre noir de la psychanalyse" et "le crépuscule d’une idole" de Michel Onfray, la forteresse psychanalytique française acceptera-t-elle de sortir du sectarisme idéologique dans lequel certains la maintiennent ?

Les réactions enflammées à la sortie du livre de Michel Onfray laissent cependant perplexe.

Il est à craindre que le lobbying des lacaniens continue sa croisade et refuse toujours aussi obstinément de se confronter à l’épreuve de la preuve.


Patrice Leterrier 

14 février 2012

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 10:59

cerveau 2


L

orsque François Rabelais écrivait "science sans conscience n’est que ruine de l’âme", la science de l’époque était loin d’avoir atteint la place prédominante qu’elle a maintenant.

René Descartes avec son fameux "je pense donc je suis" avait posé le dogme que seuls les êtres humains étaient doués de conscience sans pour autant utiliser le mot qui avait pour lui le sens que lui donnait Rabelais.

Aujourd’hui le dogme de Descartes a volé en éclats depuis des lustres et les chercheurs n’ont aujourd’hui pas grand chose à nous dire sur cette capacité supposée que nous aurions de distinguer le bien du mal.

Ils s’intéressent par contre a ce qui fait que nous allons réagir différemment selon qu’on croise un ami ou un inconnu, que l’on distingue le rouge du vert, la douleur de la joie,..

Partant de l’hypothèse que la conscience serait une propriété émergente des propriétés neuronales du cerveau, les neuroscientifiques se préoccupent de rechercher les relations (les corrélats) qui pourraient exister entre la conscience et des processus neuronaux empiriquement constatés.

Ils utilisent pour cela des techniques non intrusives comme l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) qui permettent de visualiser de manière indirecte l’activité cérébrale.

Mais peut-on parler de façon univoque de la conscience ?

Le petit Larousse la définit comme "Perception, connaissance plus ou moins claire que chacun peut avoir du monde extérieur et de soi-même".

S’agit-il de la simple propriété d’être éveillé commune à la majorité des espèces vivantes ou de cette capacité probablement unique de l’homme d’inspecter délibérément le cours de ses pensées que l’on appelle conscience réflexive ?

S’agit-il encore de la conscience phénoménale, définie par Ned Block comme l’état mental qui nous permet de décrire les sensations que provoque le fait de ressentir ce que nous ressentons ?

Les travaux de Stanislas Dehaene et de Jean-Pierre Changeux ont permis une avancée considérable dans la compréhension des diverses étapes de la vigilance et de la conscience d’accès qui fait que certains stimulus sensoriels sont rendus disponibles à la pensée alors que d’autres restent totalement inconscients.

Mais la capacité ou non de la science d’apporter un jour la réponse à la nature  des niveaux supérieurs de la conscience constitue la question centrale du rapport entre le corps et l’esprit que les philosophes ont essayé de comprendre depuis la nuit des temps.

Certains nous rappellent que la méthode scientifique ne s’écarte pas de la vision de Gaston Bachelard c'est-à-dire du paradigme "connaître c’est mesurer".

L’approche consiste à supprimer toute subjectivité, ce qui rend bien difficile - voire impossible comme le soutient Raymond Tallis- l’étude des niveaux supérieurs de la conscience qui sont intrinsèquement de nature subjectifs.

D’autres voient au contraire dans la conscience phénoménale une forme de conscience d’accès à la conscience d’accès, une espèce de métareprésentation utilisant le langage pour s’exprimer.

Selon Michel Imbert, elle pourrait être "une sorte de liage massif de réseaux neuronaux dans laquelle l’aspect spatial de la conscience d’accès disparaitrait au profit d’un aspect purement temporel", une sorte de flash cérébral mobilisant massivement le cerveau.

Derrière ces deux visions de l’avenir des neurosciences se cache la question philosophique de savoir si les représentations si fécondes de la science moderne pourront franchir la barre apparemment inaccessible de la compréhension des mécanismes les plus subtils de l’esprit.

On peut en douter tout en espérant de nouvelles découvertes - que l’on imagine fascinantes - sur le fonctionnement du cerveau.

Sommes-nous bien conscients que la recherche scientifique ouvre plus de portes qu’elle n’en ferme ?

A moins qu’il ne s’agisse plus d’une intuition dont on peut aussi se demander par quel mécanisme elle surgit soudain à la conscience…


Patrice Leterrier 

30 juillet 2011

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