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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 13:50

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P

ierre Barthélémy évoque sur son blog une étude qui pourrait remettre sérieusement en cause le caractère purement humain de la mémoire autobiographique de nos actes.

Elle démontre sans l’ombre d’un doute que des chimpanzés sont parfaitement capables de se rappeler plusieurs années après qu’il y avait dans une boite une bague leur permettant d’accéder à de la nourriture hors de leur portée.

Ce n'est probablement pas la dernière faculté que l'on pensait être exclusive à l'homme que nous devons partager avec d’autres primates.

Les auteurs de l’étude évoquent dans leur article le célèbre exemple relaté par Marcel Proust dans le fameux passage de la Madeleine.

Rien ne dit cependant dans l'expérience faite par les chercheurs que le souvenir incontestable des chimpanzés déclenche l’avalanche d'associations auxquelles se livre Marcel Proust dans ce fameux texte.

Dans une interview accordée à l’occasion de la parution du premier volume de La recherche, Marcel Proust affirmait :"mon œuvre est dominée par la distinction entre la mémoire involontaire et la mémoire volontaire".

Mais dans ce fameux passage de la Madeleine, il s’agit plutôt de la recherche de souvenirs que de l’apparition spontanée et instantanée d’un souvenir involontaire. La tante Léonie et ses madeleines ne vient qu’après bien des contorsions pour donner sens à l’émotion initialement ressentie.

L’auteur y fait en fait une sorte d’expérimentation de souvenirs qui viennent à partir d’une émotion de départ sans motif apparent.

Nous avons tous vécu l’expérience, par exemple, de l’odeur d’herbes fraichement coupées déclenchant une image d’enfance et qu’à partir de cette image nous nous rappelions d’un moment précis de notre jeunesse.

Dans une étude de Simon Chu et John Downes, parue sur le site d’Oxford Journals, il apparaît, chez un groupe de personnes âgées en moyenne de 69 ans, que "la réminiscence olfactive renvoie ces personnes à l'époque de leurs 6 à 10 ans, alors que les souvenirs verbaux se situent plutôt dans la tranche d'âge 15-25 ans".

L'élaboration de ces souvenirs passe par le langage, cette faculté étonnamment développée chez Homo Sapiens.

Nancy Huston affirme que nous sommes d'abord une espèce fabulatrice qui invente en permanence l'histoire de sa propre vie dans un perpétuel renouvellement.

Il est plus que probable que l’auteur ait déformé la réalité insaisissable de l’événement qu’il raconte en évoquant son souvenir.

L’épisode des pavés dans la cour de l’hôtel de Guermantes dans le Temps retrouvé est par contre beaucoup plus illustratif de cette mémoire involontaire qui hantait Marcel Proust puisqu’il parle du surgissement soudain de "la sensation ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc".

Apparemment les chimpanzés se rappellent que l'outil était déposé dans la boite mais rien ne permet de dire qu'ils se souviennent, de manière associative, de la couleur de la robe de l'expérimentatrice, de celles des murs et d'autres détails qui étaient concomitants avec leurs souvenirs utilitaires.

De plus le souvenir de Proust dans l'épisode de la madeleine est gustatif et donc olfactif.

La mémoire olfactive met en jeu des zones du cerveau distinctes de la mémoire visuelle.

Elle a également un pouvoir d'évocation plus grand que la mémoire visuelle.

Comme l'écrit Rémi Gervais du CNRS dans la revue la Recherche "l'accès massif de l'information olfactive à l'hippocampe pourrait donc être associée au pouvoir évocateur des odeurs".

Mais si la petite différence de deux molécules sur le gène FOXP2 entre l'homme et le chimpanzé n’existait pas, les chimpanzés auraient pu sans doute acquérir un langage comme l’homme.

Ils pourraient alors, tout comme Marcel Proust, nous raconter peut-être bien des choses autour du souvenir de ces bagues cachées dans des boites à moins qu’ils s’intéressent de prés dans leur laboratoire à ce curieux cousin sans poil incapable de grimper aux arbres…


Patrice Leterrier

29 juillet 2013

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