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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 18:45

Edouard Glissant


E

douard Glissant est mort hier à Paris, à l'âge de 82 ans.

Cet inclassable intellectuel dont il disait de lui-même qu’il était un écrivain de langue française plutôt que francophone parce qu’il pensait que la francophonie comme tous les "grands mythes unificateurs était aussi porteuse de violence".

Il est l’auteur du concept de créolisation qu’il concevait comme un mouvement bien différent de la créolité, un état hérité d’une histoire trop focalisée sur la différence et la cicatrice indélébile de l’esclavagisme.

Sa foi en la créolisation ou encore métissage reposait sur la conviction qu’on "peut changer en échangeant avec l'autre sans se perdre ni se dénaturer".

Dans un entretien avec Régis Debray il disait  "l'idéal de la fraternité à l'ère de la globalisation, du tout-monde, ne peut plus être l'idéal républicain; il exige le métissage. C'est dans le métissage que la fraternité peut avoir lieu, pas dans la sublimation républicaine".

Il opposait la créolisation à la négritude d’Aimé Césaire, parce qu’il voulait avant tout  puiser la matière de son inspiration dans "l’expérience du brassage qui structure le vécu antillais".

La négritude - terme inventé par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas, poète guyanais moins connu que son illustre confrère martiniquais – se voulait comme un mouvement de défense des valeurs culturelles et des traditions africaines contre la volonté intégrative forcenée des colonisateurs. C’était à l’origine un mouvement autant culturel que politique.

C’est Victor Schœlcher qui écrivait :"tout homme ayant du sang africain dans les veines ne saurait jamais trop faire dans le but de réhabiliter le nom de nègre, auquel l’esclavage a imprimé un caractère de déchéance"

La perspective de créolisation est probablement aujourd’hui plus porteuse d’un avenir identitaire dès lors que la colonisation est entrée avec convulsion dans l’histoire même si la négritude reste pertinente pour défendre le respect des origines culturelles.

Selon une étude conduite par Jeffrey Sanchez-Burks, psychologue à l’Université du Michigan, des américains d’origine asiatique ou des femmes ingénieurs ont plus de créativité dans la résolution des problèmes auxquels ils sont confrontés lorsqu’ils s’appuient sur leur double identité que lorsqu’ils la gomment.

Ces constatations scientifiques sur la valeur de la diversité et le discours d’Edouard Glissant sont plus que jamais d’actualité au moment où les difficultés consécutives à la crise que nous traversons poussent certains à exploiter les réflexes xénophobes des plus fragiles de nos concitoyens quelque peu désemparés.

Ils sont parfois masqués – consciemment ou non - sous l’alibi bien pensant du mythe de l’intégration républicaine.

Il cache en vérité une volonté d’assimilation au nom de l’universalité prétendue de la culture occidentale drapée dans la respectabilité des valeurs dites républicaines.

Parlant de la créolisation, Edouard Glissant disait "selon moi, la créolisation est un processus qui a deux caractéristiques : il est interminable et imprévisible. Anciens colonisés, anciens colonisateurs, anciens découverts, anciens découvreurs, nous avons le même travail à faire, qui est de trouver les valeurs d'un monde pluriel".

Notre société a tout à gagner à s’approprier le message de ce poète, héritier de l’histoire douloureuse de la Martinique, qui vantait le hasard comme une "beauté du monde" et condamnait la prétention de la science occidentale à vouloir changer le monde en "risquant de tarir cette beauté".


Patrice Leterrier

4 février 2011

 

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