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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 13:35

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S

i l’on en croit les hypothèses formulées par l’archéologue Natalie Uomini et le psychologue Georg Meyer, de l’université de Liverpool, le langage et la fabrication d’outils auraient pu évoluer en parallèle parce qu’ils mobilisent les mêmes régions cérébrales.

Que peut-on dire alors du futur langage de communication des hommes dans un environnement totalement bouleversé par l’explosion des outils de communication multimédia ?

Pourra-t-on longtemps par exemple préserver l’orthographe et la discipline syntaxique, continuer à développer la pratique de la rédaction, ignorer que les images font maintenant partie du quotidien de tout possesseur d’un smartphone en attendant l’apparition des lunettes interactives de Google ?

Comment ne pas souligner que les tweets développent la pratique du raccourci, que les "j’aime" de Facebook n’encouragent pas aux commentaires même s’ils n’ont pas comme seule alternative "je n’aime pas" mais une foule de réactions comme "je n’en fous", "cela ne me concerne pas", "je n’ai pas d’avis", autant de sentiments que la plupart des adeptes de ce réseau social ne prennent même plus la peine d’exprimer ?

Faut-il s’étonner ou s’inquiéter que tout article du web qui dépasse largement la taille d’un écran ne soit en général pas lu ?

Faut-il s’inquiéter qu’en janvier 2013 on trouve 21 700 entrées sous Google sur les dangers de l’eau de Javel et 8 seulement sur ses bienfaits, démontrant largement le niveau de désinformation qui règne sur la toile ?

Si les circuits de la création des outils primitifs comme des silex impliquent les mêmes zones cérébrales que le langage, qu’en est-il de celles mobilisées par les accros des jeux vidéos et quelles conséquences cette sur-utilisation a-t-elle sur le développement cérébral de gamins ayant constamment les yeux fixés sur leurs Ipad, Iphone ou console de jeux ?

La plasticité cérébrale récemment découverte par les neurologues est un formidable atout d’Homo Sapiens dont le développement peut se poursuivre pratiquement tout au long de sa vie.

Serait-ce aussi un danger face à un monde qui crée en quelques années plus d’informations que lors de toute l’histoire du développement de l’écriture ?

La généralisation de ces interfaces - de plus en plus omniprésentes, de plus en plus interactives, de plus en plus "intuitives", de moins en moins centrées sur la mémoire du détail, mobilisant de moins en moins une réflexion en aval - va-t-elle conduire à une atrophie de nos capacités d’expression voire cognitives ?

Pourtant même si la question de savoir si la pensée est contenue dans le langage reste ouverte, la grande magie du cerveau humain n’est-elle pas de pouvoir exprimer par des mots, par des nuances, par des expressions, nos pensées, nos émotions, nos ressentis qui vont bien au delà d’un simple clic sur "j’aime" ?

Assistera-t-on à une sorte de disparition de cette construction permanente du "roman de notre vie", qui passe par le langage et qui est pourtant si nécessaire à la construction de notre identité ?

La littérature et la langue avec son enveloppe formelle orthographique et syntaxique deviendra-t-elle un fossile soigneusement gardé par des spécialistes déconnectés du monde multimédiatique environnant, rejoignant ainsi les ultimes défenseurs des langues régionales ?

Mais on peut aussi se réjouir de la généralisation de l’accès à la culture, de l’engouement qui ne semble pas se démentir pour la littérature et le théâtre, de la résistance presqu’inattendue du codex papier face aux liseuses électroniques, de l’accès universel à la musique et à l’image malgré les efforts désespérés des éditeurs pour en restreindre la gratuité.

Le succès d’initiatives culturelles, telle que l’ouverture du Mucem à Marseille, contredit en tout cas joyeusement cette prédiction d’un monde dominé par des onomatopées primaires, des tweets désolants de platitude, des "j’aime" désespérants de banalité et autres signes primitifs qui ramènent l’homme peut-être bien avant que ses ancêtres eurent appris avec tant de talent à peindre sur les murs de leurs cavernes ou à tailler des silex.


Patrice Leterrier

4 septembre 2013

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