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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 17:28

madeleine


I 

l y avait bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi"

Ce fameux passage de Marcel Proust  (A la recherche du temps perdu : du côté de chez Swan) illustre bien pour moi l’incroyable force évocatrice du romancier.

Irène Frain affirme que "chaque écrivain ne fait qu'offrir entre les lignes un blanc au lecteur, dans lequel son imaginaire peut trouver sa place."

Contrairement au théâtre où la fiction est donnée à voir au spectateur qui est supposé croire ce qu’elle représente, le roman fonctionne en référence à la connaissance du monde du lecteur et aux représentations mentales qu’il élabore.

Nul n’est obligé de partager les souvenirs évoqués par Marcel Proust dégustant sa madeleine mais il n’empêche que son évocation conduit chaque lecteur, pour peu qu’il accepte le voyage interprétatif que lui propose l’auteur, dans un imaginaire qui lui est propre quoiqu’intimement lié au texte.

L’arrivée de l’Ipad et d’autres formes de lecteurs électroniques plus ou moins sophistiqués seraient-ils l’annonce de la fin du livre comme il existe depuis l’invention du codex et comme il remplit nos bibliothèques depuis des générations ?

Certains s’enthousiasment sur les capacités offertes par ces nouveaux supports permettant non seulement un accès direct à tel ou tel passage, un mariage de plusieurs formes de médias mais aussi des dérivations immédiates et d’une profondeur quasi infinie vers d’autres textes, des images, des vidéos que la lecture linéaire d’un livre ne peut proposer sauf à faire usage abusif de notes de bas de page ou de renvoi dont la lisibilité souvent réduite ou l’obligation de feuilleter pour atteindre le texte en renvoi dissuadent le plus souvent le lecteur.

D’autres font remarquer que les économies ainsi réalisées dans l’impression, la distribution, le stockage permettent d’imaginer un circuit plus court de l’auteur au lecteur avec ainsi l’espoir d’une réduction significative des coûts voire à la gratuité lorsqu’il s’agit d’œuvres dans le domaine public.

Des audacieux affirment que c’est la forme même du roman qui va s’en trouver bouleversée au même titre que le cinéma d’après "Avatar" n’est plus tout à fait le même grâce aux immenses possibilités évocatrices et oniriques du virtuel.

Il serait vain de nier que la généralisation des toutes ces prothèses communicantes que nous offrent les progrès incroyables de la technologie restera sans effet sur nos modes d’accès à la culture et à la connaissance.

Il n’empêche que cette relation intime et assez magique qui s’établit lorsqu’on se plonge dans un livre fait partie intégrante - pour ne pas dire qu’elle est la source - du plaisir de lire.

Elle s’accommode mal d’un vagabondage qui nous fait quitter – même momentanément – l’univers personnel construit par notre imaginaire.

Pour revenir au texte de Proust, il importe peu de savoir où se trouve Combray ni de connaître la recette des madeleines ni la nature du thé proposé par sa mère pour plonger dans un univers rempli de souvenirs.


Patrice Leterrier

30 Janvier 2011

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