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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 14:54

Estaque.jpg

D

 

es deux côtés du golfe, des bras de rochers s’avancent, tandis que les îles, au large, semblent barrer l’horizon; et la mer n’est plus qu’un vaste bassin, un lac d’un bleu intense par les beaux temps. Au pied des montagnes, au fond, Marseille étage ses maisons sur des collines basses ; quand l’air est limpide, on aperçoit, de L’Estaque, la jetée grise de la Joliette, avec les fines mâtures des vaisseaux, dans le port; puis, derrière, des façades se montrent au milieu de massifs d’arbres, la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde blanchit sur une hauteur, en plein ciel."

Qu’ajouter à cette description d’Émile Zola si ce n’est parler "des toits rouges sur une mer bleue" qu’évoque avec tant de force Paul Cézanne dans ses tableaux ?

Difficile pourtant, de nos jours, d’imaginer les pentes ensoleillées de Saint Henri et de Saint André, qui surplombent la côte, couvertes de vignobles.

Pourtant les vins de cette vallée, que l’on appelait la vallée de Séon, étaient très appréciés des romains.

Leurs galères venaient charger les amphores remplies du précieux nectar à l’abri du mouillage de l’estaco que le célèbre géographe grec Strabon nous signale déjà au premier siècle comme digne d’être cité et dont le nom apparaît comme Estac ou Estaque assez tôt sur les cartes. L’origine provençale du nom, signifiant "pieu d’amarrage", ne fait guère de doute.

Avant d’être un simple quartier du seizième arrondissement de Marseille, ce fût d’abord un hameau puis un village de pêcheurs et d’agriculteurs.

On y pratiquait essentiellement la pêche à la sardine et la seinche au thon.

Aujourd’hui il n’en reste que peu de trace si ce n’est quelques pointus qui participent plus au folklore local qu’à une véritable activité de pêche comme au temps des "pite-mouffe".

Les belles tuiles d’argiles rouges qui ornent ses toits ont longtemps fait sa renommée internationale.

Ce sont ces tuiles que Naïs Micoulin, dans la nouvelle de Zola, retournait à longueur de journée pour les faire sécher.

On peut en admirer la qualité jusqu'à Yokohama au Japon.

Au XIXème siècle, les estaquéens étaient pêcheurs ou tuiliers.

Les tuileries ont aujourd’hui disparu et les cheminées des usines ne recrachent plus ces "hauts panaches de fumée" dont parlait Zola.

La gare de l’Estaque, dont nous parle le poète René Char dans son poème "la gare hallucinée", est toujours aussi belle même si n’y accostent plus que quelques rares voyageurs.

Il ne reste que des ruines de cette période industrieuse dont Cézanne se plaignait en écrivant à sa nièce Paule Conti "Je me souviens parfaitement de l’Establon et des bords autrefois si pittoresques du rivage de l’Estaque. Malheureusement ce qu’on appelle le progrès n’est que l’invasion des bipèdes, qui n’ont de cesse qu’ils n’aient tout transformé en odieux quais avec des becs de gaz et - ce qui est pis encore - avec éclairage électrique. En quel temps vivons-nous !".

L’Estaque a toujours ses peintres amateurs mais n’accueille plus Cézanne fuyant la mobilisation en 1870 et s’y cachant avec sa compagne Hortense Fiquet avant qu’Émile Zola ne les rejoigne.

On peut, au détour d’une ruelle en jetant un regard sur la magnifique rade, imaginer l’éblouissement d’un Auguste Renoir, l’invention picturale d’un Georges Braque, la fougue et l’audace d’un André Derain ou encore les couleurs vives et crues d’un Raoul Dufy.

On pourra aussi, en contemplant ces façades aujourd’hui fatiguées du bord de mer, évoquer le souvenir de l’Estaque Plage, lieu de prédilection pour les sorties dominicales d’une bourgeoisie Marseillaise venue y faire quelques pas après avoir dégusté une bouillabaisse dans un des nombreux restaurants qui fleurissaient à la fin du XIXème siècle.

Aujourd’hui le bruit et la fumée des usines et des chantiers ne troublent plus l’air empli de l’odeur des embruns et les cris des gabians couvrent celui des véhicules parfois accompagnés du soupir poussif et cadencé d’un vieux moteur monocylindre Baudoin qui équipe encore quelques pointus.

Il reste ses chichi-frégis tout enrobés de sucre, ses panisses que l’on déguste sans retenue devant un pastis en regardant le soleil disparaître en rougissant sur l’horizon.

Il reste le charme indéfinissable de ses rues étroites qui serpentent la butte, la chaleur communicative de ses riverains au langage coloré comme nulle part ailleurs, ses joutes navales, le cinéma de Robert Guédiguian qui retrace si bien la lente agonie des chantiers navals et de l’industrie qui ne laissent aujourd’hui que les stigmates rouillés d’une grandeur passée.


Patrice Leterrier

12 février 2014

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