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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 15:48

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E 

tonnante rencontre entre le monde internet tamisé au filtre de google et l’histoire de la pensée humaine que cette découverte hasardeuse d’une lettre de René Descartes dérobée au début du 19ème siècle par le mathématicien, bibliophile mais néanmoins kleptomane comte Guglielmo Brutus Icilius Timeleone Libri-Carucci dalla Sommaja, élu membre de l'Académie des sciences en 1833, peut-être en raison de son titre et de sa fortune.

Piquant rapprochement entre le nom Libri (livre en latin) de ce personnage et sa passion névrotique et pathologique des documents anciens.

Pour assouvir sa kleptomanie érudite, il intriguât pour se faire nommer secrétaire de la Commission du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France ce qui lui permit de dérober quelques 1 800 pièces manuscrites, lettres et livres de Galilée, Fermat et Descartes.

Son larcin découvert et sur le point d’être arrêté en 1848, le comte Libri choisit de fuir en Angleterre, où il vendit ensuite sa collection à Bertram Lord Ashburnham, grand collectionneur.

La collection fut rachetée en 1888 par la Bibliothèque nationale mais il y manquait une trentaine de lettres de Descartes dont celle découverte presque par hasard sur internet par le philosophe Erik-Jan Bos de l'Université d'Utrecht, au Pays-Bas.

Homo sapiens est d’abord comme l’affirme Nancy Huston Homo narrans, l’espèce fabulatrice qui construit sa réalité en la façonnant en permanence sous le burin tranchant des émotions qui rabote et lisse sans arrêt nos souvenirs.

Curieux destin que celui de l’homme qui, devant renoncer à trouver dans les textes sacrés une explication du monde qui l’entoure et de cette terre qui pourtant tourne, doit inventer le roman pour qu’il puisse se plonger dans des imaginaires qui sont souvent plus réalistes et plus rationnels que la réalité ressentie de son vécu c'est-à-dire la fable de sa vie.

Nancy Huston rejoint dans son analyse le point de vue des neurologues d’aujourd’hui et notamment celui d’Antonio Damasio lorsqu’il écrit "L’erreur de Descartes : la raison des émotions".

Le dualisme défendu dans l’œuvre de Descartes n’est certes pas la partie la plus moderne de l’enseignement de ce grand penseur.

Personne, du moins s’il prétend avoir une approche scientifique, ne peut contester que la physique et la chimie du cerveau sont les sources uniques de toutes les activités intellectuelles et en particulier de la conscience humaine.

Il reste que la magie de ces interactions permanentes et innombrables est encore, et peut-être pour toujours, assez mystérieuse et inaccessible à l’entendement humain.

Notre conscience de nous même, des autres et de notre monde ne précède pas nos actions comme nous pourrions le croire mais sont un tout petit sous ensemble d’un processus cybernétique et biologique d’une complexité fascinante dont nous ne découvrons, à force d’imageries médicales de plus en plus fascinantes, qu’une infime écume superficielle.

Sur son blog Frontal Cortex, Jonah Lehrer rapporte une expérience conduite par Neil Brewer, un psychologue de l’université Flinders en  Australie.

Elle démontre que les témoignages visuels sont d’autant plus fiables que l’on laisse peu de temps au témoin pour reconnaître un visage.

Lorsque le conscient intervient trop dans un témoignage visuel, le risque est grand qu’il déforme le souvenir pour le mettre en accord avec le désir conscient ou inconscient du témoin d’apporter une réponse tranchée à la question posée.

Illustrant cette impossibilité flagrante de séparer nos émotions de notre conscience, notre état de conscience des multiples activités inconscientes de notre cerveau, nos images construites par le cerveau de la réalité insaisissable, Nancy Huston affirme que "notre cerveau nous raconte des bobards".

La lettre retrouvée de René Descartes est un poignant témoignage de l’extraordinaire histoire de la philosophie, de ce "bobard" qu’est cette recherche acharnée, condamnée à l’échec et probablement unique à l’homme, du sens de ce court parcours qu’est la vie de chacun.


Patrice Leterrier 

21 Avril 2012

 

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commentaires

T
J'ai bien noté. Mais j'ai aussi à lire tout cela : http://icampus.uclouvain.be/claroline/document/document.php?cidReset=true&cidReq=EDPH2277
Répondre
T
Très très intéressant, merci. Je vais aussi surement prendre contact avec lui. Je ne sais pas bien ce qui vous à amener à penser que cette conférence pouvait m’être utile. Les limites de
l’introspection ? Pourtant, la conférence en elle-même prouve bien que l’on peut repousser ces limites grâce à la science. Lui-même en sait plus sur lui-même, grâce à ses connaissances, ses
expériences, ses recherches. Il a donc fait avancer la connaissance de soi-même grâce à lui-même, et non grâce à des dogmes.

Quelques commentaires et notes très rapides pour sujets à réflexions:
- Tiens, étonnant, il parle de croyances, pas de connaissances.
- Il me semble qu’il parle de ce qu’H. Gardner nomme l’intelligence existentielle au début.
- Vous parlez de Descartes dans ce billet. Connaissez-vous le concept de solipsisme (proche finalement du narcissisme et de ce qu’il énonce dans cette conférence) ?
- Chez les schizophrènes (c’est-à-dire d’individus atteint de la pathologie), il y a de l’introspection à outrance avec, non pas un dédoublement de la personnalité, mais une partie du psychisme
concevant le réel et l’autre la niant plus ou moins. Par la suite, l’observation peut se faire par la partie du psychisme qui conçoit le réel car il reste une trace mnésique de l’instant où le
sujet niait le réel. Donc idem, il peut y avoir introspection, avec retour sur le passé et analyse, à posteriori, des dispositions psychiques. Il y a d’ailleurs beaucoup de « croit savoir » et faux
souvenirs (ces faux souvenirs sont souvent en lien avec le bénéfice narcissique : cela arrange le psychisme de se souvenir de ce faux souvenir). J’ai pu trouver le pdf de la conférence de Paul
Fletcher du 18 Janvier sur les psychoses. Je m’en vais regarder cela car c’est le problème qui m’intéresse.
- En réponse à Comte (le positivisme, c’est un comte, aimè-je à répéter), on peut imaginer un scientifique avec un « casque sur la tête » en train d’observer sa propre IRM du cerveau. Mais à cette
époque, Comte ne pouvait imaginer qu’un tel appareil existerait.
- Oui, on ne se « rappelle » pas vraiment, on se rappelle de la dernière fois qu’on s’est rappelé (de 50 nanoseconde à plusieurs années). C’est d’ailleurs pour cela qu’on imagine plus grand le
jardin ou la demeure dans laquelle on a grandi et qu’on a quitté assez jeune : on n’était pas aussi grand que maintenant et donc, ils nous paraissaient plus grand.
- Pour l’iconique : cela va finalement dépendre d’où on focalise notre attention. Si vous lisez cette phrase, vos « yeux » ne voient pas le bas de mon commentaire. Vous ne pouvez donc vous souvenir
des lettres que je vais utiliser. Cela dépend donc d’où nous pouvons porter notre attention et de l’émotion que cela va provoquer.
- Connaissez-vous cette métaphore de Jean d’Ormesson sur l’interface entre le savoir et l’ignorance, comparant celle-ci à la membrane d’un ballon baudruche que l’on gonflerait de savoir et qui,
grandissant, mettrait de plus en plus en lumière notre ignorance. La minute 66 me fait penser à cela.

Enfin, tout cela, ça me donne envie de suivre l’exemple de Jarry. Je me demande si je ne vais pas créer de la ‘patacognition moi ;).
Répondre
P


Il ne vous a surement pas échappé que la conférence est en fait la première un cycle de conférence que vous pouvez suivre en totalité sur le site du collège de France.


 



T
Vous vous faites l’écho d’un billet de Pierre Assouline sur son blog le 26 Février 2010.
http://passouline.blog.lemonde.fr/2010/02/26/du-nouveau-sur-descartes/. Quelle « drôle » d’histoire en effet que celle-ci. Elle m’avait suscité l’idée d’un poisson d’Avril littéraire.

A-t-on le contenu intégral de la lettre en question ?

Effectivement, notre mémoire agit par émotions (ce qui est tout à fait normalement car les infos de l’extérieur nous proviennent nécessairement grâce à nos sens qui provoquent ces émotions). Par
contre, lorsque vous dites « Personne, du moins s’il prétend avoir une approche scientifique, ne peut contester que la physique et la chimie du cerveau sont les sources uniques de toutes les
activités intellectuelles et en particulier de la conscience humaine », cela dépend de ce que vous considérez comme la physico-chimie. Car une émotion est produite grâce à nos cellules, qui sont
physico-chimiques.
Pour appuyer mon propos, c’est un peu comme la remarque que font certains « ah ça, c’est pas du chimique, c’est du bon naturel »…sauf que le naturel est nécessairement chimique (rien que l’air que
nous respirons est chimique, composée en grande partie de diazote et de dioxygène…et malheureusement de plus en plus de dioxyde de carbone provenant d’activités anthropiques – et j’insiste sur ce
point comme vous le feriez probablement).

Dans une lettre ouverte aux psys et aux philosophes (que j’ai faite parvenir à J. Van Rillaer – je vous remercie encore de m’avoir fait découvrir ses travaux qui me conforment dans les miens),
voici ce que j’écris sur le sujet « C’est la nature profonde de l’être humain que de vouloir s’exprimer (du latin exprimare, faire sortir un liquide par pression.), que de vouloir être écouté, et
enfin, que de vouloir trouver des réponses aux questions et problèmes mentaux qu’il se pose, ce que Georg Hegel résumait d’ailleurs en affirmant que « l’Être est dialectique ». Pour y arriver,
l’individu aura le choix entre une action « active » de sa part mais peu « directe » de la part d’un tiers [comme par exemple dans le cas des sciences et de la lecture] ou une action moins « active
» mais plus « directe » d’un tiers [maïeutique, confessionnal ou psychanalyse par exemple - la psychanalyse n’est pas une science mais une petite branche de l’une d’entre elle, la médecine, celle
qui ne doit pas devenir uniquement technique mais rester avant tout humaine] pour lui permettre de prendre conscience des connaissances dans le, ou les domaines dans lesquels ses recherches,
questionnements, portent. ».
Sur la question du rapprochement entre confessionnal et psychanalyse, j’ai récemment découvert que c’est Charles Borromée (Saint-Charles) qui promut l’usage du confessionnal. Or Lacan parle de Nœud
Borroméen pour définir sa théorie de la psychanalyse, celle du structuralisme de l’inconscient du sujet. Et il utilise, lui aussi (comme Freud), une trinité pour résumer son propos.

Cet « homo narrans » (l’homme qui raconte et qui est donc cet Être dialectique) n’est donc, comme vous le mentionnez très bien, qu’un masque de notre cher homo sapiens (l’homme sage…enfin tout du
moins, qui essaie de l’être. Comme la sagesse est liée au Savoir, cet homme tente de connaitre, de comprendre). D’ailleurs, si vous faites une rapide recherche de l’étymologie de « narro » -
http://fr.wiktionary.org/wiki/narro#la - vous découvrirez que c'est aussi lié à la connaissance et au savoir.

« "bobard" qu’est cette recherche acharnée, condamnée à l’échec et probablement unique à l’homme, du sens de ce court parcours qu’est la vie de chacun. ». Vous savez, on vit, on meurt, et entre les
deux, on se trouve des activités pour passer le temps (le néant si vous préférez, car si l’on rapproche les deux œuvres, l’une d’Heidegger « L’Être et le temps » et l’autre de Sartre « L’Être et le
néant », on comprend que ce temps est le néant. Et ce néant est rempli par ce qui est nommé en philo les Vanités). Donc effectivement, « Tous les crétois sont des menteurs »… mais lorsqu’ils
s’unissent tous, alors chacun des mensonges se discrédite aux yeux des autres et la vérité peut surgir. Et l’union des crétois, c’est ce qu’on appelle le syncrétisme, le mélange des influences.

Cordialement
Répondre
P


A regarder pour le point de vue de la psychologie cognitive expérimentale le cours donné au collège de France par Stanislas Dehaene et confrères sur la métaconnaissance, les limites de
l'introspection,l'affabulation et ce que les patients atteints de lésions cérébrales nous apprennent sur notre fonctionnement :


http://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/Cours_du_4_janvier_2011_Def__1.htm