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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 13:47

 

 


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n intéressant article paru dans Courrier International prend un contrepied surprenant avec le consensus d’indignations que provoque le vote suisse sur l’interdiction de la construction de nouveaux minarets.

L’auteur Roger Köppel, éditeur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire de Zurich Die Weltwoche déclare que ce vote est une preuve de démocratie et qu’il n’y a pas lieu de jeter l’anathème sur l’opinion ainsi exprimée par nos amis suisses qui marquent selon lui ainsi leur profond scepticisme "face à l’islam, et en particulier face à la volonté d’intégration d’une minorité musulmane qui s’accroît rapidement". Il ajoute que les Suisses, fières de leur tradition laïque, se montrent "aussi sensibles, voire critiques, quand ils s’estiment confrontés à un courant religieux qui, à la différence des chrétiens, continue de clamer sa vocation à dominer le monde d’ici-bas".

  On peut évidemment s’indigner de tels propos qui, sous une apparence sournoisement mesurée, rejoignent les pires thèses défendues par les tenants de la pureté religieuse et ethnique de la civilisation européenne. On notera évidemment que l’auteur est un supporter de Christoph Blocher, un homme politique suisse souvent comparé à notre Jean-Marie Le Pen.

On peut aussi voir dans ce surprenant article, qui interroge voire brutalise notre conscience, la mise en exergue du fossé grandissant entre les élites, qu’elles soient politique, journalistique, intellectuelle ou religieuse, et l’opinion qu’elle s’exprime à travers ce type de votation, à travers les sondages ou même à travers les urnes.

L’auteur insiste en particulier sur le caractère hautement technocratique des instances européennes, thème largement repris par l’extrême droite française et les souverainistes et qui rencontre un certain écho chez nos concitoyens.

Au-delà de quelques minarets, qui ne menacent, somme toute, ni l’équilibre des harmonieux paysages helvètes ni celui de la laïcité de la confédération, le problème ainsi soulevé est celui de la démission ou plus exactement de l’incapacité de nos élites à faire partager à leurs concitoyens les valeurs de tolérance et d’ouverture qui font la grandeur de nos démocraties.

Il y a aussi, malgré tout, dans ce contrepied suisse un utile rappel à l’ordre sur le respect que nous devons à l’expression démocratique.

Le rôle des élites est de convaincre, d’éclairer, d’expliquer avec persévérance et humilité et non pas d’imposer leurs convictions.

La difficulté, qui est un peu illustrée dans ce vote surprenant, c’est qu’il est de plus en plus difficile de se faire une opinion, de tendre vers un semblant d’objectivité devant la complexité de notre environnement et des enjeux auxquels nous avons à faire face.

En l’occurrence le vote suisse illustre la difficile balance à faire entre le respect des traditions et des valeurs et le développement de l’islam et de sa culture dans notre pays de tradition judéo-chrétienne où tous les écoliers ont appris que Charles Martel avait vaincu les armées omeyyades en octobre 732 à Poitiers stoppant ainsi l’invasion musulmane.

Ce n’est sûrement pas par un pseudo-débat sur l’identité nationale trop vite caricaturé en invoquant les burqas ou maintenant les minarets que nous pourrons progresser vers un monde ouvert et tolérant dont le concept se heurte à la peur de l’autre.

Ce n’est pas non plus par le mépris que nous lèverons le malaise entretenu par de sournois et dangereux manipulateurs qui profitent du discrédit de la classe politique "peopolisée" à outrance.

Tout cela rappelle les mauvais souvenirs de l’entre deux guerres comme par exemple l’affaire Stavisky.

On a vu avec la pandémie de grippe A(H1N1)2009 qu’il a fallu brandir, presque jusqu’à la caricature, le spectre du désastre sanitaire pour que la campagne de vaccination finisse par mobiliser nos compatriotes qui montraient ainsi une fois de plus leur profonde défiance envers les politiques, les journalistes et les experts qui affichent trop souvent un profond mépris du bon peuple incapable de comprendre la hauteur de leur pensée.

Le vote de nos amis helvètes est un sérieux avertissement sur les dangers de cette démission collective des élites.

On n’éclaire pas beaucoup le débat en s’indignant à l’excès du vote suisse. Il est probablement plus utile de débattre sur le fond et sans à priori des enjeux soulevés par ce reflexe de repli.


 

Patrice Leterrier

3 décembre 2009

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