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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 13:13

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M

 

artin A. Schwartz écrivait "la science me fait me sentir stupide […] Je ne saurais pas quoi faire sans cette sensation".

L’aveu semble un tantinet paradoxal tant on a plutôt l’habitude d’avoir du savant une image d’un puits de science cultivant à l’extrême les immenses capacités intellectuelles dont il est doté.

En tout cas rien à voir dans cet aveu avec l’éloge que fait Erasme de la stupidité lorsqu’il écrit dans son succulent traité Eloge de la folie parlant "de fous, d’imbécilles, d’innocents, de bêtes […] Premièrement ils sont affranchis de la crainte de la mort qui certes n’est pas un des moindres maux de la vie. Le remords n’a pas prise sur eux. Les contes qu’on fait des Dieux Manès ne les inquiètent pas. Ils n’ont peur ni des revenants ni des loups garous. Ils ne sont ni victimes de la crainte ni dupes de l’espérance. Enfin ils ne sont pas rongés par les soucis qui sont le poison de la vie. La honte la crainte l’ambition l’envie l’amour sont des passions qu’ils ignorent".

L’aveu de Martin A. Schwartz n’est que le point de départ d’une curiosité jamais assouvie puisque cette stupidité alimente ce qu’il appelle "la fascination pour la compréhension du monde physique et un besoin émotionnel de découvrir de nouvelles choses".

Il conclut son exposé ainsi : "La stupidité productive implique d’être ignorant par choix. […] Plus nous sommes à l’aise avec notre stupidité, plus nous pataugerons profond dans l’inconnu et plus nous sommes susceptibles de faire de grosses découvertes."

Voilà donc réhabilitéer scientifiquement la naïveté oubliée des "pourquoi" de la petite enfance mais aussi la gêne des parents ne sachant répondre autre chose qu’un "parce que" souvent suivi d’un long silence avant d’être conclu par un hors sujet salvateur.

Mais l’ignorance, que l’auteur qualifie de stupidité pour frapper les esprits, ne se satisfait pas d’à peu près dans les réponses à y apporter lorsqu’il s’agit de science.

On connaît la célèbre formule "connaître c'est mesurer!" que l'on attribue parfois à Gaston Bachelard parfois au philosophe français Léon Brunschvicg.

Si on s'en tient au sens poétique qu’attribuait Paul Claudel à la connaissance, cela signifierait "la naissance ensemble" ce qui en donne toute la difficulté parce que, s’il n’y a peut-être pas de science sans mesure, il n’y a non plus certainement pas de science sans partage.

Alors si la référence poétique vient d’une confusion entre la racine latine "nosco" du verbe connaître et sa presque homonyme "nasco" du verbe naître, l’image rappelle aussi en parlant de naissance que la connaissance est d'abord une expérience subjective c'est à dire pétrie de la culture, de l'expérience personnelle, des normes sociales, etc.

Mais c’est aussi le grand dessein de la science que de transformer cette expérience personnelle en une "vérité universelle".

Quel autre moyen que la mesure, la définition d'une norme pour parvenir à ce but puisqu’autrement, comme l’écrivait Pascal, "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà"?

Bien sûr toute l'expérience humaine ne se réduit pas en une seule connaissance scientifique pas plus que notre prétendue rationalité ne peut s'extraire du bain émotionnel qui l'accompagne.

Mais dès lors qu'on vise à rendre une connaissance du monde universelle comment échapper à la mesure, à une mesure reconnue par tous comme réfutable mais vérifiée?

Ce passage de la stupidité à l’illumination de la connaissance, ce mystérieux moment de l’intuition scientifique, dont Einstein disait que "les mots et le langage, écrits ou parlés, ne semblent pas jouer le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée", ne mérite-t-il cependant pas que l’on évoque une naissance ?


Patrice Leterrier

29 Septembre 2014

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