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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 22:08


T

rois lycées de l'académie de Créteil proposent une cagnotte collective à leurs élèves pour les inciter à venir en cours. Dans chacun de ces lycées professionnels, deux classes pourront bénéficier de cet argent pour se payer un voyage ou tout autre projet éducatif.

A Marseille, le proviseur du lycée professionnel Frédéric Mistral leur emboîte le pas en promettant des places au stade vélodrome pour récompenser la présence. La classe qui aura eu le taux de présence le plus fort remportera des places pour aller voir l'OM.

Récompenser la présence et non le mérite supposé ou réel ni la réussite avérée ne traduit-il pas, au fond, une sorte de découragement, une démission de l’enseignant voire un profond mépris envers celui qu’on récompense ?

N’est-il pas totalement illusoire d’espérer une amélioration des résultats liés à la seule assiduité alors que la réussite scolaire est une savante alchimie entre une motivation et des aptitudes forcément inégales.

Philippe Meirieu, professeur en sciences de l'éducation s’indigne dans les colonnes du monde de cette marchandisation de l’enseignement, trouve scandaleux de "galvauder à la fois la notion de présence et celle de projet".

On est loin de l’exhortation de Jules Ferry aux instituteurs dans sa célèbre lettre du 17 Novembre 1883 : "Il dépend de vous de hâter par votre manière d'agir le moment où cet enseignement sera partout non seulement accepté, mais apprécié, honoré, aimé, comme il mérite de l'être."

Et puis si on se met à marchander la présence, c'est-à-dire une sorte de résistance passive, ne serait-il pas plus opportun de récompenser plutôt des fumeurs qui arrêtent, des alcooliques qui choisissent l’abstinence, des chauffards qui respectent le code de la route, des citoyens qui vont voter ou encore certains supporters qui ont le courage d’assister à des matchs où des footballeurs aux salaires mirobolants se trainent péniblement sur le terrain ?

Conscient de la faiblesse lamentable des résultats du club phocéen, le proviseur du marseillais n’a-t-il pas une arrière pensée ?

En promettant des places au stade à ceux qui daigneraient se déplacer jusqu’à leur lycée pour venir trainer leur fond de culotte (de marque cela s’entend) sur les bancs de l’école publique en continuant à tapoter négligemment des SMS, n’espère-t-il pas attirer ainsi de nouveaux aficionados susceptibles de réveiller l’ardeur des joueurs qui semblent n’être payés que pour leur présence sur le terrain ?

Ne plaignons pas les élèves méritants, motivés qui ont eux la chance de réussir leurs études !

Ils sont largement payés en retour par le regard envieux de leurs camarades, la fierté de leurs parents et la considération de leurs professeurs ! Et puis s’ils sont marseillais, ils évitent en plus d’être obligés de suivre en baillant les lamentables prestations de footballeurs sans fierté…

L’absentéisme, lorsqu’elle est l’effet visible d’une phobie scolaire, ne se résout sûrement pas par la perspective d’un projet collectif, aussi ludique, soit-il.

Le refus scolaire s’accompagne alors de troubles du comportement, d’anxiété voire de symptômes dépressifs. Il se traduit en général par un rejet du collectif perçu comme hostile.

Lorsqu’elle est plus simplement l’effet d’un manque de motivation et d’un je-m’en-foutisme affiché, souvent la traduction d’une absence de valeurs structurantes comme on le voit généralement dans le phénomène de bande, la carotte peut jouer un rôle ludique mais pervers. Elle peut transformer l’absent en "absent présent", elle est alors une sorte d’encouragement à une attitude sournoise et faussement soumise de la part d’élèves tailleurs de cours idiosyncratiques.

On peut douter qu’en stimulant par la récompense la présence on règle les raisons qui ont poussé l’enfant à délaisser l’école, qu‘on crée par ce biais un effet motivant capable d’ajouter de l’intérêt à la présence.

La méthode outre le côté désastreux souligné par Philippe Mérieu risque d’avoir autant d’effet que les images pieuses de saintes en extase autrefois distribuées par des enseignants religieux souvent paternalistes mais rarement bienveillants.


Patrice Leterrier

5 Octobre 2009


 

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commentaires

O
<br /> Naturellement d'accord avec vous. L'idée de la "cagnotte collective" doit être dénoncée en tant qu' expérimentation pédagogique généralisable sur l'ensemble du territoire. Observateur attentif des<br /> pratiques pédagogiques dans le second degré, je ne peux que constater que la "cagnotte collective" prend place dans la longue liste des "recettes du désastre".<br /> <br /> <br />
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