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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 09:34

 


J

ean-Pierre Vincent met en scène, à la comédie française, la sulfureuse pièce "Ubu Roi" d'Alfred Jarry, créée pour la première fois en 1896. Quel plaisir, seulement pour les parisiens hélas, de redécouvrir cet immense auteur. Un autre Alfred, Musset, disait déjà en quittant la salle du théâtre français après avoir assisté, presque seul, à une pièce de Molière "que lorsqu’on vient d’en rire on devrait en pleurer." Le spectateur d’aujourd’hui pourrait assurément reprendre la formule après avoir vu celle d’Alfred Jarry. Le sujet est finalement le même : celui de la comédie humaine. Musset admirait chez Molière un "grand et vrai savoir des choses de ce monde". Certes si l’épenthèse "Merdre", avec son "r" adventice, inventée en fait par les lycéens de Rennes et reprise par l’auteur et qui avait fait scandale, est plus connue que le caractère prémonitoire de la pièce, il n’en reste pas moins que l’œuvre absurde, enflée, paradoxale et grotesque jusqu’au délire de ce météore est unique dans la littérature française. Il n’en reste pas moins aussi qu’il avait tout prédit du cataclysme qu’allait entraîner la première guerre mondiale et son inévitable avatar le nazisme. Pierre Desproges écrivait : "l’ossuaire de Douaumont est très joli. Il contient les restes de 300 000 jeunes gens. […] Le sacrifice des 300 000 morts de Douaumont n’a pas été vain. Sans Verdun, on n’aurait jamais abouti à l’armistice de 1918, grâce auquel l’Allemagne humiliée a pu se retrouver dans Hitler". Alfred Jarry, le père posthume de la pataphysique - si chère aux surréalistes et dont se réclamait Boris Vian, Salvador Dali et l’humoriste - disait quant à lui "les vieillards, il faudrait les tuer jeunes". Pas plus que d’autres étoiles filantes, comme le regretté humoriste ou l’inoubliable auteur de "l’écume des jours", Il n’aurait jamais été un vieillard tant son esprit était vif et caustique. Il mourut trop jeune, harcelé par ses créanciers, à 34 ans à l’Hôpital de la Charité d’une méningite due à sa tuberculose. Il faudra attendre "les Rhinocéros" d’Ionesco, créée dans sa version française à Paris à l’Odéon-Théâtre de France le 22 janvier 1960, pour voir une satire absurde au moins aussi forte de la montée du totalitarisme. Mais Ionesco écrivait cette pièce en 1959, après le drame de la seconde guerre mondiale. Sa pièce était prémonitoire des excès qui allaient provoquer l’effondrement du bloc communiste mais moins visionnaire que celle d’Alfred Jarry. Ubu Roi est d’une incroyable actualité tant la pièce nous rappelle, ce qui est toujours nécessaire surtout dans ces temps incertains, que la tentation du totalitarisme est une menace permanente pour nos libertés et que l’absurde inhumanité nous guette à chaque instant. Alfred Jarry écrivait(*) "l'indiscipline aveugle et de tous les instants fait la force principale des hommes libres". Son disciple Pierre Desproges ironisait sans rire et en grinçant avec talent "le but de l’homme moderne sur cette terre est à l’évidence de s’agiter sans réfléchir dans tous les sens, afin de pouvoir dire fièrement, à l’heure de sa mort : Je n’ai pas perdu mon temps". Qui ne reconnait pas dans cette définition nos hommes et femmes politiques d’aujourd’hui ? Sommes-nous modernes au point d’oublier notre humanité ?


Patrice Leterrier

29 Mai 2009

(*) Ubu enchaîné

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