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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 14:44

L’oubli par Margot Pitra

C

ette semaine en déclarant sa contrition médiatique à usage purement hexagonal à Dakar, Ségolène Royal a déclenché une polémique. Mais comme pour remettre un peu les idées en place sur le devoir de mémoire ou l’oubli, le pardon ou la rancœur, l’actualité s’est chargée toute seule de faire un pied de nez à cette tempête dans un verre d’eau médiatique à outrance. Hier en effet au procès de l'ex-tortionnaire en chef des Khmers rouges "Douch" (66 ans), de son vrai nom Kaing Guek Eav, l'ethnologue et écrivain français François Bizot (69 ans), membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient et auteur d’un livre sur son expérience "Le Portail", avait raconté sa captivité pendant trois mois en 1971 au camp M-13, dans la jungle, dirigé par "Douch". S'exprimant aujourd’hui devant le tribunal parrainé par l'ONU et qui juge "Douch" pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, il a déclaré: "Il n'y a pas de pardon possible. Au nom de qui peut-on pardonner? Au nom de ceux qui sont morts? Je ne le pense pas". Rappelons que, dans un pays grand comme le tiers de la France, avant l’arrivée des Khmers la population était d’environ 9 millions d’habitants. Sous le régime de Pol Pot, entre 1975 et 1978, plus de 300 000 personnes ont été exécutées de manière individuelle ou collective et 2 à 3 millions de personnes sont mortes de maladie, de privation ou des sévices. Hier encore, la Pologne a appelé les dirigeants de l'Union européenne à lever 120 millions d'euros pour participer aux travaux de rénovation de l'ancien camp de concentration d'Auschwitz. Le premier ministre Donald Tusk a déclaré  "Sauver Auschwitz-Birkenau signifie sauver la mémoire de millions de personnes qui y ont souffert et y ont été tuées de manière bestiale [….] L'extermination ne saurait devenir un simple chapitre oublié de l'histoire de l'humanité". De 1941 à 1945, plus de 5 millions de Juifs - hommes, femmes, enfants - ont été assassinés, 3 millions en Pologne dont 1 million à Auschwitz-Birkenau. Bien sûr il ne faut pas oublier les autres victimes du nazisme : les tziganes, les homosexuels, les handicapés et malades mentaux, les noirs, les slaves soit encore un autre million de morts. Que dire des millions d’africains qui ont été victimes de la traite et de l’esclavage dont la France a reconnu enfin en 2001 qu’il s’agissait d’un crime contre l’humanité. Au fond le pardon ne concerne que la victime et ne peut être demandé que par le bourreau ou l’offenseur. Il ne peut être question de pardon par procuration comme le dit si sobrement mais si justement François Bizot. Quant à l’oubli, il y a d’abord la victime qui fait comme elle peut, pas forcément pour oublier ni pardonner, mais pour se reconstruire, pour faire quelque chose de sa mémoire. Et puis il y a l’oubli de la société, avec sa forme pathologique du négationnisme, auquel on oppose le devoir de mémoire collectif, une injonction réglementaire aux jeunes générations n'ayant pas connu ces événements d'entretenir la mémoire des victimes. Les derniers survivants de la shoah vont petit à petit disparaître comme les derniers poilus de la grande guerre. Difficile tâche que la mémoire car une sur-commémoration risque de banaliser l’horreur, de nourrir paradoxalement l’hydre immonde du négationnisme ou de culpabiliser inutilement des enfants pour qui le poids d'une telle mémoire est un bien lourd fardeau. Boris Cyrulnik dit "Notre dignité, c'est de faire quelque chose de la blessure passée, ne pas nous y soumettre et surtout ne pas entraîner d'autres enfants dans la souffrance".


Patrice Leterrier

9 Avril 2009

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