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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 18:54
Les jardiniers de Salonique

Si vos pérégrinations marseillaises vous amènent à faire un tour de corniche vous ne pouvez manquer d’admirer la monumentale arche élevée à la mémoire des héros de l’armée d’Orient et des terres lointaines.

Véritable "portique en plein ciel", ornée en son centre d’un croissant et d’une étoile, elle est l’œuvre de Gaston Castel, Grand prix de Rome et auteur de l’opéra municipal de Marseille reconstruit après sa destruction dans un incendie le 13 novembre 1919.

Les sculptures d'Antoine Sartorio, ornant les flancs, évoquent les combattants des armées de terre et de l’air et des figures féminines aux ailes massives symbolisent l’héroïsme.

En son centre une imposante statue en bronze, représentant la Victoire, s’élève tournée vers la mer les bras tendus vers le ciel.

Ce monument, chargé de toute l’histoire orientale de Marseille, que le Mucem nous rappelle si brillamment aujourd’hui, fût inauguré le 24 avril 1927 par le président de la République Gaston Doumergue.

Il se situe juste avant de franchir l’imposant viaduc (trois arches de dix-sept mètres d’ouverture sur cinq mètres de hauteur), construit par l’ingénieur Jean-François Mayor de Montricher entre 1861 et 1863, qui ferme l’horizon de la calanque du Vallon des Auffes dont nous avons la trace dans un tableau d’Auguste Aiguier peint en 1858 et intitulé Effet de soleil couchant au Vallon des Auffes.

Il la transforma "en un petit port urbain, flaque de mer prisonnière de la ville qui, entretemps, a mangé par ses immeubles la colline constituant l’arrière-plan du vallon" selon l’expression de Bertile Beunard.

Le 9 Octobre 1934 le roi Alexandre 1er de Yougoslavie devait s’y rendre pour déposer une gerbe lorsqu’il fût assassiné par le nationaliste bulgare Vlado Tchernozemski.

Ce monument atténue tardivement la blessure des survivants et des parents de ceux qu’avec mépris Georges Clémenceau avait qualifiés de "jardiniers de Salonique".

L’image de "planqués" faisant du jardinage sous le soleil de Salonique en Grèce restera longtemps ancrée dans l’imaginaire collectif des français alors que l’on glorifiait en contraste l’héroïsme des soldats du front français qu’un état-major cynique et incompétent avait envoyés au massacre sans vergogne.

L’initiative franco-britannique des Dardanelles en 1915, voulue par Winston Churchill, et qui se traduisit par un échec retentissant avec de lourdes pertes, ne connut qu’une réussite : l’organisation de l'évacuation vers les côtes grecques de quelques 100 000 hommes, 200 canons, 5 000 animaux, qui s’étendra du 18 décembre 1915 au 8 janvier 1916 sans la perte d’aucun soldat allié.

Les rescapés constituèrent avec les débris de l’armée serbe battue par une coalition austro-germano-bulgare et des éléments italiens et russes le noyau dur de l’armée d’Orient retranchée dans le camp de Zeïtenlick à Salonique.

Les soldats doivent s’y battre contre des ennemis sournois et dévastateurs : la dysenterie, la malaria, les maladies vénériennes le scorbut et le paludisme.

Le ravitaillement se faisant plus difficile, les soldats assèchent les marais et mettent les terres en culture ce qui leur vaudra le sobriquet de "jardiniers de Salonique".

Malgré les nombreux coups de butoirs des Bulgares en 1916, la guerre de position s’installe en 1917.

Il faudra attendre le 15 septembre 1918 pour que le Général Franchet d’Espérey lance enfin ses armées à la reconquête des Balkans.

Après des semaines de préparation le front est percé à la bataille de Dobro Pole cuvette d’altitude située sur la ligne de crêtes du massif de la Moglena, sur la frontière gréco-macédonienne actuelle.

Ce fût l’occasion de la dernière charge de cavalerie de l’Armée française : sous le commandement du général Jouinot-Gambetta, la brigade à cheval des chasseurs d’Afrique réussit un raid de plus de 70 km à travers les montagnes, à plus de 2.000 mètres d’altitude.

Le 29 septembre, les cavaliers prennent par surprise Usküb, la capitale de la Macédoine. Le soir même, les Bulgares sont acculés à signer un armistice.

Après le 11 novembre, une partie de l'armée d'Orient est redéployée à Odessa contre les Soviets en Ukraine. Ce n'est qu'en 1919 qu'elle est rapatriée et démobilisée.

Songez aux quelques 400 000 soldats qui ont combattu durant la Première Guerre mondiale dans les Balkans, aux 70 000 qui ne sont pas revenus, et aux près de 290 000 qui sont tombés malades.

Aujourd’hui dans le cimetière de Zeïtenlick à Thessalonique sur 35 hectares, reposent 8 310 corps de soldats français.

Qui se souvient aujourd’hui d’André Rimajou, d’Adolphe Morin, d’Henri Venner ou encore de Claudius Favet. Ils venaient d'Agen, du Puy, du Raincy ou de Grenoble ?

Qui pleurent Bakari Camara, Randriamanantsora ou Vu-Chung, tirailleurs sénégalais, malgaches ou indochinois et d’autres anonymes tunisiens, algériens, marocains, troupes indigènes jetées par la métropole dans le grand brasier de la première guerre mondiale ?

Alors peut-être ne passerez-vous plus devant le mémorial élevé sur la Corniche Kennedy à Marseille sans avoir une pensée pour ces oubliés de l’histoire.

Patrice Leterrier

20 août 2016

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commentaires

Monique JULLIEN 04/03/2019 12:10

Bonjour,

En faisant des recherches, je viens de trouver votre blog de 2016, sur le Monument dédié aux soldats du Front d'Orient qui se trouve à Marseille.
Mon grand-père marseillais, Louis JULLIEN, a participé a fait partie de ce contingent envoyé sur le Front d'Orient, de janvier 1917 à fin décembre 1918. Mais ce n'était pas fini pour lui ! Il a, ensuite, été envoyé en Crimée et en Ukraine et n'est revenu qu'en avril 1919.
Bien cordialement,
Monique JULLIEN