Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 14:24
Le dresseur d’oursons

Le métier de montreur d’ours était déjà pratiqué depuis le Moyen-Age dans toute l'Europe, par les Tziganes ou Bohémiens.

Mais c’est à partir de la fin du XVIIIème siècle qu’il était devenu une spécialité, quasiment exclusive, des habitants de deux vallées ariégeoises: celles de l'Alet et du Garbet.

Au début, les oursons dressés étaient d'origine pyrénéenne, mais, très vite beaucoup d'oursons ont été ensuite achetés à Marseille où l'on trouvait des marchands d'animaux s'approvisionnant dans les pays des Balkans.

Est-ce pour cela que le jeudi 6 juin 1907 des montreurs d’ours et de singes offraient le spectacle devant le Palace Casino, situé à l’extrémité du deuxième Prado à Marseille ?

C’était un splendide établissement inauguré en 1888 où se déroulaient de somptueux diners spectacles réunissant toute la belle société marseillaise.

L’histoire ne dit pas si les portefeuilles des badauds assistant au spectacle restèrent dans leur poches ou opérèrent de rapides et insensibles migrations grâce à l’agilité des doigts de complices des forains….

Le sculpteur Louis Botinelly assista-t-il à une exhibition des montreurs d’ours en sortant d’une de ces réceptions éblouissantes que donnait Le Palace Casino ?

Toujours est-il que c’est à cette époque qu’il eut l’inspiration de son chef d’œuvre le Dresseur d’oursons, représentant un jeune saltimbanque à la carrure imposante entrainant deux petits ours à se tenir debout sur un ballon au son de son tambourin, pour laquelle il se donna corps et âme dès 1909.

Pour la réaliser il recruta un portefaix italien doté d’une musculature avantageuse, prénommé Vincent, qu’il avait remarqué aux Halles.

Pour le modèle de l’ourson Il choisit un plantigrade baptisé “Nenette” qu’il emprunte au dompteur Pézon, digne descendant de la famille Pézon.

Son aïeul Jean-Baptiste Pézon fournit à Auguste Bartholdi, l’auteur de la statue de la liberté, son fauve Brutus pour son lion de Belfort.

L’ourson jouera des tours pendables au sculpteur ne se laissant pas abuser par les ruses imaginées par l’artiste pour lui faire prendre la pose.

Alors qu’il essayait de le faire dresser sur ses pattes en lui tendant du pain imbibé de miel sur une perche, l’animal préférait s’aider d’un escabeau pour attendre sa récompense.

Il réussira tout de même à saisir les deux attitudes qu’il représentera sur l’œuvre.

On peut imaginer sans peine les crampes que dut avoir Vincent à prendre la pose les bras levés sur un pied tenant un tambourin dans sa main droite mais on ne sait pas quel salaire il reçut pour ses efforts méritoires.

Présentée au Salon de 1911, la sculpture de grandeur nature reçoit une médaille de 3ème classe, l’équivalent d’une médaille de bronze mais les espoirs de l’artiste d’un achat ou d’une bourse de l’État sont déçus.

Qu’importe ! Persuadé de la valeur de l’œuvre, le sculpteur décida de présenter au Salon une version en bronze.

Peu de grands bronzes figurent dans les expositions à cause du coût du matériau.

Comme il ne dispose pas des fonds nécessaires pour ce projet Jeanne, la jeune femme qu’il a épousée en 1908, lui procure le financement probablement avec l’héritage de Jean Veyan, son grand-père décédé en 1910.

L’œuvre est présentée au Salon de 1913 où elle fait forte impression.

Le 5 juillet, l’Institut lui décerne un prix d’une valeur de 1000 francs et l’État lui accorde enfin une prime d’encouragement, mais ne la retient pas dans la liste de ses acquisitions.

Ces récompenses méritées ne lui permettent pas de rentrer dans ses frais.

Pour finir la ville de Marseille acquiert l’œuvre le 23 août 1927, moyennant 25 000 francs.

En 1943, l’armée d’occupation allemande décide de récupérer le bronze du mobilier urbain. Elle fait enlever plusieurs statues dont le Dresseur d’oursons.

Sauvée de la refonte grâce à l’intervention du sculpteur, elle demeurera sur la place de la Bourse jusqu’au percement du parking Charles de Gaulle.

Elle est finalement érigée sur le parvis Saint-Laurent, en bordure de l’esplanade de la Tourette où on a une vue imprenable sur la bonne Mère et le fort Saint jean.

Comment peut-on parler de l’esplanade de la Tourette sans évoquer la grande peste de 1720 et le samedi 10 août de cette année où Mgr Belsunce donna devant le parvis de l’église Saint Laurent une messe entourée des patrons pêcheurs et des calfats ?

On se souvient aussi du fameux tableau de Michel Serre montrant le chevalier Roze sur sa superbe monture donnant ses ordres aux forçats, à qui on avait promis la liberté, de débarrasser l’esplanade de la Tourette d’un millier de cadavres qu’il fit jeter dans deux vieux bastions recouverts de chaux vive. Parmi les forçats cinq seulement survécurent.

Le Chevalier Roze fut atteint lui aussi par la peste, mais il en réchappa par miracle.

Des témoignages archéologiques de cet épisode ont été retrouvés sur deux sites (rue Leca, esplanade de la Major).

Dans les deux cas, il s’agit de sépultures dites “de catastrophe” dans lesquelles les corps sont jetés et couverts de chaux vive.

Patrice Leterrier

18 août 2016

Fichier PDF

Partager cet article
Repost0

commentaires